Bonjour Patrice
J’ai découvert ton livre « Du Pithécanthrope au karatéka » qui revient sur les effets les plus visibles d’un premier entretien que nous avions eu ensemble, paru dans Nouvelle Clé, en octobre 1994. Ceci me ramène presque 15 années en arrière.
Si tes lecteurs souhaitent accéder à une source d’informations fiables, il leur suffit de consulter le site officiel de mon unité de recherche CNRS-Muséum national d’Histoire naturelle à ma page, elle est couverte par le directeur de cette unité :
http://hnhp.cnrs.fr/spip.php?article135.
L’article titrait déjà « Une poussée » en laissant entendre qu’elle serait d’origine divine.
J’insiste sur trois points :
1) Comme tu l’as écrit, je n’ai pas d’explication et surtout je tiens à ce que l’on fasse très attention à la façon dont ces découvertes qui ont conduit au changement de paradigme Evo-Devo, sont interprétées et détournées. Il n’est pas question « d’intelligence divine » qui construit une oeuvre. Ce n’est pas ce que montre la face cachée du monde, le ventre des mères.
La nécessité d’admettre une dimension ontologique pour fonder une éthique rationnelle, ce à quoi ne peut prétendre le matérialisme scientifique, ne permet en aucun cas l’affirmation d’une « construction divine » dans les mécanismes évolutifs. C’est pourquoi je rejette tout ce qui est Intelligent Design, archétypes, et j’affirme qu’il n’y a pas d’explication pour des événements espacés par des millions d’années, 3 entre nous et l’émergence du genre Homo. Ces mécanismes n’existent plus, un petit singe ne redeviendra pas un prosimien.
En ce qui concerne mes convictions, j’insisterai toujours sur cette vérité, il m’était impossible de donner une interprétation religieuse ou métaphysique de ma découverte, pour la simple raison qu’après ma soutenance de thèse, suite à un drame personnel survenu l’été 1988 maintes fois rendu public, j’ai été saisie d’un profond nihilisme. Ni la science, moins encore ma propre découverte, m’ont ouvert des horizons permettant de transcender cette « expérience ». Quand je dis que je n’ai pas d’explication je n’en ai pas et mon regard n’a jamais pu dire « je vous démontre qu’une intention divine est à l’œuvre », mon regard athée n’a jamais pu insinuer cela.
Ce serait une appropriation d’un domaine de connaissances qui n’a, en outre rien à voir avec des conceptions « angéliques » du divin. J’invite à compléter la visite de la Grande Galerie de l’Evolution par celle du Musée Dupuytren à Paris, si vous avez le cœur bien accroché. Il suffit d’aller sur Google pour s’en faire une idée. Lorsqu’un doigt et des cheveux sortent du ventre d’un fœtus sans tête, je ne crois pas observer l’œuvre d’un dessein intelligent, d’une divine présence amoureuse de sa créature ou d’un archétype qui s’incarne : 80% des programmes génétiques humains nés de cette cette macro-évolution engendrent des monstres, ils ne parviennent jamais à terme.
2) De l’eau a coulé sous les ponts depuis le film de Thomas Johnson en octobre 2005, qui a percé l’abcès idéologique que tu décris. Il y a du bon dans ton livre, mais aussi des vérités qui manquent.
La recherche sur notre identité évolutive était entravée et sa diffusion volontairement déformée pour servir des causes qui n’ont rien à voir avec la science, cela doit être connu. Je suis parfaitement d’accord. Cependant tu campes les personnages dans une fiction, ce qui relève de la liberté de l’écrivain, mais ce n’est pas exactement la restitution d’une réalité historique. Aucun pair ne m’a condamnée.
Au contraire, l’organisation préméditée contre le film de Thomas Johnson et ses effets, a fortement inquiété le Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) placée sous la tutelle du gouvernement. Une affaire aussi grave se règle au niveau des hautes instances. La Direction des Ressources Humaines du CNRS a enquêté et possède les preuves de ces infiltrations idéologiques que tu évoques et dont les objectifs sont connus (voir le site Assomat et les éditions Syllepses) à travers 1° une conception réductionniste de la science, ne pas diffuser sans expérimentation (le leader de ce mouvement l’a exigé pour cette découverte, manipuler des embryons humains pour voir s’ils se modifient dans le sens de la théorie), 2° une idée préconçue des mécanismes de l’évolution applicable à l’homme et erronée (l’embryon humain construit par les erreurs génétiques des espèces qui l’ont précédé), la théorie est donc imposture), et enfin 3° une tentative de main mise sur l’enseignement supérieur qui a alerté le Ministère de la Recherche et de l’Enseignement supérieur en 2009 (démontrer à partir de cette vision des origines de l’homme que la Révélation (qui concerne le Mal) est écrite par des incultes, dont je suis un fer de lance).
La DRH a compris qu’en dehors de ces considérations obscures qui n’ont pas leur place dans une république laïque et qui la menacent, il existe une réelle controverse entre le paradigme environnementaliste et cette découverte, reconnaissant qu’elle enrichit et fait progresser les connaissances rationnelles.
Le documentaire de Thomas Johnson a continué de rencontrer le succès, sélectionné en ouverture du Festival du film archéologique d’Amiens en avril 2008, puis en 2009 à La Fête de la Science dans le département de l’Oise.
Mes collègues enseignent dans le séminaire de paléontologie humaine que je dirige depuis 2007 dans l’Ecole doctorale du Muséum national d’Histoire naturelle, soient plus d’une vingtaine d’enseignants-chercheurs (parmi eux, certains s’étaient laissés piéger par cette affaire). C’est la seule Ecole de l’Académie de Paris pour former les rares paléoanthropologues français et étrangers.
Concernant les Institutions, un colloque de l’Institut de France en 2004, placé sous le haut patronage de la Présidence de la République, réunit l’Académie des Sciences et l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres, soit une centaine de chercheurs de toute nationalité, pour y aborder les origines et l’évolution de l’homme jusqu’au néolithique. Une session réunissait Yves Coppens, l’américain Tim White, les deux français Brigitte Senut, Michel Brunet et moi-même. Le documentaire débute sur la fin de la séance ("animée" comme en s’en rend compte). La Lettre de l’Académie des Sciences retransmit mon intervention dans son numéro d’automne sous la forme d’un entretien. L’article fut publié en 2006 dans les Comptes Rendus de l’Académie des Sciences. On ne peut concevoir plus belle reconnaissance de mes pairs.
Enfin en 2009, l’année Darwin, le colloque mondial le plus attendu se tenait à Rome, sous l’égide du Conseil Pontifical de la Culture, à l’Université Grégorienne. Cet événement a réuni pendant une semaine, une cinquantaine d’intervenants, des scientifiques évolutionnistes, darwiniens et dynamiciens (les mécanismes internes auto-entretenus et logiques), des philosophes et des théologiens. Ce fut de loin le plus important car il n’était pas dogmatique. Nous étions trois paléontologues à représenter les découvertes « non-exclusivement darwiniennes » Simon Conway Morris, Yves Coppens et moi-même. A ce niveau, qui est probablement le seul par l’étendue des connaissances et bien évidemment non exhaustif, personne ne confond les trois champs d’investigation, c’est pourquoi l’Intelligent Design n’eu pas droit au chapitre.
Les conditions écologiques favorables ; je les ai toujours décrites comme tu le soulignes, et elles ont été confirmées en octobre 2009 dans la revue Science, avec l’abandon du paradigme postulant le rôle de l’environnement dans l’acquisition de la verticalité. C’est donner raison à l’article de La Recherche et donc reconnaître la propagande idéologique contre sa diffusion.
Je recommande l’intervention magistrale de Denis Duboule, en septembre 2007 accessible sur le site de l’Institut de France : L’état des connaissances biologiques, 100 ans après la parution de "L’Évolution créatrice" d’Henri Bergson. Il est intervenu dans le documentaire de Thomas Johnson pour aborder la reprogrammation des développements embryonnaires (qui n’est pas darwinienne), il a été élu à l’Académie des sciences peu après.
La reprogrammation de l’embryogenèse ancestrale dont nous sommes issus, génère 80% de monstres, il n’y a pas « poussée divine bien intentionnée ». La destruction est inscrite dans les mécanismes évolutifs internes, elle se nomme entropie. C’est l’entropie qui sous-tend ce monde, elle est partout avec la souffrance et la mort, cet univers s’est construit en luttant contre l’entropie. Quand elle atteint un summum qui est le seuil de destruction, il se produit un saut de complexité croissante d’une coordination inouïe, mais l’entropie la ronge d’autant plus vite que la complexité s’est accrue. Nous sommes les 20% qui en émergent et dans une grande inégalité. Comme le rappel le père Thierry Magnin, le mystère est ce que l’on ne cesse jamais de comprendre, une histoire qui se révèle et se transmet de générations en générations, attirées par ce mystère et qui l’approchent avec plus de connaissances, plus d’expériences, plus de drames. Il en est nous aussi, puisque c’est de ce mystère que nous émergeons, mais ne confondons pas l’ombre de la lettre et la lettre en faisant de l’évolution interne, une poussée divine.
Certains ont compris que ce monde duquel nous émergeons est une tragédie entre l’éblouissante organisation interne d’une complexité inchiffrable qui n’a jamais cessé de grandir et de gagner en conscience, et ce qui la meurtrit.
Les 20% dont nous sommes les rescapés, dépassent notre entendement. Et c’est parce qu’ils échappent que nous avons des raisons de nous sentir interpeller. Qu’est-ce que ce défi à la gravitation universelle, à l’entropie, oui, nous avons de bonnes raisons de nous interroger, et surtout d’éviter de donner des réponses à des questionnements qui ne sont pas du niveau de notre intelligence. La légende que tu rapportes dit que le reptile ne pouvait rêver le mammifère. De même sapiens ne peut rêver plus qu’il n’est, ce ne serait déjà plus être sapiens ; être visité par un rêve, celui d’un désir universel me paraîtrait une métaphore déjà plus cohérente. Que dans le rêve, notre regard soit attendu sur ce désir, me paraît également plein de bon sens. Mais ce rêve est assailli d’un cauchemar et ce cauchemar ne doit pas nous habiter, nous posséder. Un enjeu à travers nous, qui en douterait sincèrement ; peut-on comparer un astéroïde qui réduirait la terre à une boule de feu, à 4 milliards d’années détruites par des actes conscients ? Yves Coppens évoque une intimité. Comme tout un chacun, ouvert au questionnement, à condition d’humilité.
3) ma préface au livre de Phillip Johnson en 1996. Elle n’est pas condamnable devant la loi. Jean Chaline a toujours marqué une distance par rapport à cette préface, mais il n’y a aucune raison. Elle est ma défense contre la procédure immonde du co-directeur des « Mondes darwiniens » publié aux éditions Syllepses en 2009 (préfacé par Jean Gayon), quand en 1996 après ma prestation au Collège de France, l’article de La Recherche et le Cercle de Minuit, il mit en acte "son combat" et organisa à mon insu, la première campagne de dénigrement systématique. Un premier article est paru dans Le Nouvel Observateur contre Yves Coppens et moi-même. Je fus alors alertée d’une cabale de grande ampleur, sans savoir qui, où et quand. L’année 1997 allait être un mitraillage avec la complaisance de certains médias. Lucide de ce qui se passait et se préparait, un éditeur français me contacta fin 1996 pour me demander de préfacer le livre d’un avocat américain qui dressait un dossier à charge contre des malversations similaires et mues par les mêmes intentions. Le grand mathématicien Marcel Schutzenberger le considérait comme un ouvrage majeur. Ce n’est pas le « Manifeste » de l’Intelligent Design, ce mot n’existe pas dans cette enquête. L’Intelligent Design est l’œuvre intellectuelle d’un scientifique, et non pas d’un avocat, sa traduction française ne date que d’octobre 2009 et sa préface est signée par un membre de l’Institut de France. Seconde claque bien frappée. On me mord dans le dos, je montre les crocs de la bête. En 2005 Christiane Gallus, du Monde, a compris ce qui se tramait, ma réponse depuis l’Inde a été publiée, décapitant une fois de plus, la tête pensante qui s’en prenait cette fois à la chaîne Arte, à la maison de production et au réalisateur, Thomas Johnson.
Veille à ne pas donner le change à des gourous qui ne demandent que cela : au nom de scientifiques qui savent distinguer l’ordre ontologique de l’ordre de la nature, faire de l’évolution une conscience divine qui nous habite et avec laquelle notre conscience pourrait entrer en contact pour transcender l’espace-temps. L’évolution n’est pas un esprit sain, elle n’a jamais ressuscité les morts, ni éliminer la souffrance, ni rendu Homo sapiens plus sage que ses ancêtres, loin s’en faut. L’effet réversif de la sélection naturelle est un succédané d’amour du prochain qui ne veut pas se l’avouer. Je préfère le poète et ses rêves.
Notre complexité permet des « rêves » et sans doute la question que tu te poses est-elle de savoir quel rêve l’humanité peut recevoir, si elle le désire. Sans doute le rêve est-il la belle réalité au-delà de ce "ventre" que ne quitterons un jour en y abandonnant notre corps couvert des cicatrices de cet univers.
Là j’adhère mais pas au nom de la science, au nom de mes propres rêves et des êtres que j’aime.
Répondre à ce message