Voilà au moins deux siècles que nous savons cette chose inouïe : toutes les espèces qui vivent sur cette planète dérivent, directement ou indirectement, les unes des autres, prises à l’intérieur d’un gigantesque arbre généalogique – les dernières découvertes parleraient plutôt d’un réseau ou d’un filet généalogique – dont les premiers ancêtres connus sont des protobactéries, qui vivaient ici il y a trois milliards huit cent millions d’années. Un réseau généalogique qu’il nous faudrait nous figurer en 4D, c’est-à-dire en relief et mouvant, comme une arborescence de flux de glaise, avec tantôt des rivières monumentales, parties très tôt et s’élançant vers l’horizon, tantôt des ruisselets minuscules, partant de n’importe où pour s’arrêter en cul-de-sac. Ou repartir et ouvrir une nouvelle voie. Tout comme les particules élémentaires se regroupent en atomes, eux-mêmes organisés en molécules, et celles-ci en membranes, tricotées en tissus, repliés en organes… Dans un flux ininterrompu depuis le commencement des temps, les formes vivantes se métamorphosent ainsi, découlant les unes dans les autres, comme des pâtes à modeler animées dans les films psychédéliques de Frank Zappa, certaines disparaissant dans l’opération, par fusion dans d’autres ou par extinction, d’autres subsistant au contraire pendant des éons. Les bactéries, les algues unicellulaires et les champignons, par exemple, forment, à trois étages de notre généalogie, trois fleuves colossaux, archi anciens et constants, trois considérables flux de matière animée. D’autres flots de vie émergent beaucoup plus tard, pour s’élargir en deltas monumentaux, incontournables, fabuleux – voyez les insectes, apparus de façon synchrone avec l’arrivée des végétaux à fleurs, il y a deux cent millions d’années, et se déployant ensuite à vitesse géométrique.
Mais en fait, ce n’est pas seulement ce que nous appelons le « vivant », qui évolue. C’est l’univers, le monde, le réel tout entier ! Comme nous le disait le prix Nobel de chimie Ilya Prigogine, dans l’une des dernières interviews de sa vie, que nous eûmes la chance de recueillir : « Nous sommes aujourd’hui obligés de parler d’évolution dans pratiquement toutes les sciences, en cosmologie comme en biologie. Partout, nous voyons des phénomènes évolutifs – un peu les mêmes que dans l’histoire humaine, par définition évolutive – et nous devons essayer d’expliquer comment s’est formée toute cette complexité. »
L’univers entier évolue sans cesse, pris dans une combinaison inextricable de changements, mais aussi de stabilités, tout aussi mystérieuses, qu’un chercheur comme le biologiste anglo-saxon Rupert Sheldrake aime aussi appeler « habitudes », allant jusqu’à dire, très pince sans rire : « Si la lumière progresse à 300 000 kilomètres à la seconde, c’est juste qu’elle a pris cette habitude. Or, voyez-vous, une habitude bien installée a tendance à durer. Mais enfin, même cela peut changer. »
C’est une vision récente, ou disons aussi ancienne que la modernité. Elle ne va pas de soi. Pendant des millénaires, les humains ont imaginé que le monde demeurait inchangé à travers les cycles de la vie. Il a fallu les idées progressistes de Leibniz (1646-1716), lui-même influencé par les visions mystiques de Jakob Böhme (1575-1624) et, plus sèches, d’Aristote (-384/-322), pour que les grands naturalistes des XVIII° et XIX° siècles, Buffon (1707-1788), Linné (1707-1778), Daubenton (1716-1800), Lamarck (1744-1829), Cuvier (1769-1832), Meckel (1781-1833), Geoffroy de Saint-Hilaire (1772-1844), Owen (1804-1892)… mais aussi beaucoup de lettrés passionnés par la nature, tels Goethe (1749-1832), Schelling (1775-1854) et des dizaines d’autres écrivains et artistes préromantiques, découvrent l’évolution et se passionnent pour elle. Ils étaient fascinés par les cousinages de formes dans la faune et la flore (multipliant les collections dont nous profitons encore), et de plus en plus bouleversés, au fil des décennies, par l’idée que l’humanité devenait un rameau de plus en plus petit du gigantesque buisson des espèces vivantes. Linné fut le premier à inscrire l’humain dans le règne animal, avec quatre spécificités : la taille de son cerveau, l’usage d’outil, le langage et la bipédie. Mais ils ne parvenaient pas à mettre la main sur un processus explicatif satisfaisant.
