- INTERVIEW SUR EUROPE 1
- Frédéric Taddéi / Patrice Van Eersel
Qui sommes-nous ? D’où venons-nous ? Où allons-nous ? Comment nos descendants vont-ils évoluer ? Comment l’humanité s’inscrit-elle dans les processus de l’évolution naturelle ? Et surtout, pouvons-nous faire en sorte que les activités humaines cessent de blesser la biosphère, mais se mettent au contraire en résonance harmonieuse avec elle ?
D’une certaine façon, toutes ces questions sont liées. Pour une raison notamment, qu’exprime la formule suivante : « Toute innovation décisive est totalement imprévisible, mais récapitule et mémorise les processus qui ont conduit jusqu’à elle. »
Tout est parti pour moi d’une donnée dentaire, ou orthodontique : depuis quelques décennies, les dentitions de tous les petits humains sont entrées en turbulence. Tout se passe comme si les nouveaux humains avaient « trop de dents » et que s’amorçait un rétrécissement de nos mâchoires. Or, cela pourrait (utilisons le conditionnel) correspondre à la réitération d’un phénomène qui s’est déjà produit cinq ou six fois, en soixante millions d’années, dans la lignée des primates, dont nous, Homo sapiens sapiens (ou Homo sapiens démens, comme dit Edgar Morin), sommes le dernier avatar. Le rétrécissement de la mâchoire correspond à un ensemble de transformations : verticalisation de la colonne en double S, ouverture du bassin et de la poitrine, élévation du front, développement du cerveau, prématurité croissante des nouveaux-nés… et accentuation de l’influence culturelle.
Question : l’être humain est-il entré dans une phase de mutation de grande importance ?
Je ne me rendais pas compte, en me lançant dans cette enquête, au début des années 1990, à quel point elle m’entraînerait sur des terrains glissants, voire mouvants, sujets à polémiques innombrables, où les passions s’enflamment, parfois jusqu’à rendre aveugle. Parler des origines de la vie, et plus encore des origines de l’humanité, et de la façon dont l’évolution se poursuit en nous, ne peut apparemment pas se faire sans qu’idéologies et croyances s’en mêlent. Certes, il en va de même de tout discours sur le monde et il serait naïf de s’imaginer que l’on puisse parler de façon à 100 % objective de quoi que ce soit. Même les sciences les plus exactes reposent, en fin de compte, sur des croyances. Cela dit, quand il est question de l’hominisation, le phénomène s’accentue dans des proportions inouïes. Écrire ce livre m’a pris beaucoup de temps – une bonne quinzaine d’années – trois ou quatre fois plus que pour la moyenne de mes livres. Pour deux raisons au moins… qui explique aussi pourquoi j’ai éprouvé le besoin d’ouvrir ce site en même temps que paraissait ce livre :
La première raison est que, dans ce domaine comme dans beaucoup d’autres, les découvertes scientifiques s’accélèrent. A peine a-t-on fini d’écrire un chapitre qu’il faudrait déjà le corriger et reporter la publication à plus tard. Ce site tâchera donc de donner, sinon de nouvelles informations sur les différents chapitres, du moins des liens vers elles ;
La seconde raison est que, depuis les années 1990, la question évolutionniste s’est (re)mise à provoquer une véritable guerre idéologique – généralement résumée dans les médias par la formule « Dieu contre Darwin ». Vision manichéenne, où Créationnistes bibliques et Évolutionnistes néodarwiniens sont censés représenter une alternative obligatoire : vous êtes sommé de vous ranger dans l’un ou l’autre de ces deux camps. Refuser cette bipolarisation peut vous mettre en danger. Un peu comme au temps où vous n’aviez qu’un choix : opter pour le stalinisme, ou le fascisme. Si vous refusiez l’un des camps, ses partisans vous rangeaient automatiquement dans l’autre. Le forum de ce site sera donc ouvert aux points de vue (raisonnables) de ses visiteurs sur cette question.
Les Créationnistes sont le plus souvent de pauvres archaïques demeurés en enfance. Les autres, plus rusés, tentent de faire passer en contrebande une vision religieuse du monde au sein même de la science. Mais en face, les Évolutionnistes néodarwiniens prennent volontiers prétexte de ces anachronismes pour décréter l’état d’urgence : afin de sauver la modernité, il faudrait accepter un putsch métaphysique et se voir imposer comme seule légitime la vision matérialiste du monde. Comme si la science, servante merveilleuse mais qui a tendance à se prendre pour le maître, tenait l’alpha et l’oméga, la clé des origines et des fins dernières, les tenants et aboutissants des essences et des existences !
Heureusement, sur le terrain, l’immense majorité des chercheurs ne se laisse pas piéger par ces jeux partisans : ce sont les médias, toujours à la recherche d’une simplification spectaculaire, qui les gonflent à l’envi. La réalité est immense, diverse et chatoyante. Ainsi en va-t-il des regards que nous posons sur elle. Nous savons de plus en plus de choses fascinantes sur le monde, et c’est merveilleux. Mais sur le fond du fond, nous ne savons rien. Le fond du fond échappe au savoir. Tout au plus peut-on le ressentir, le deviner, ou tenter de l’exprimer sous forme d’un mythe vivant. D’une œuvre d’art. D’une jubilation. D’un acte d’amour.
